Citation:
J’ai toujours appris que le Tsvi est un cerf, mais j’ai lu récemment que c’est une erreur et que tsvi désigne la gazelle. Qui dit vrai ?
Oui, généralement,
Tsvi est traduit en français par
cerf, mais en vérité c’est plutôt la gazelle.
Il est possible que cette "erreur" vienne du fait qu’il existe un prénom masculin Tsvi et comme « la gazelle » fait plutôt féminin...
En réalité, il n’en est rien, car la gazelle est le nom de l’espèce, applicable au mâle comme à la femelle, même si, souvent, par commodité, on appelle le mâle de la gazelle le bouc.
‘Hazal
(Guitin 57a) [voir aussi
Tan’houma (Reé §8), Shemot Raba (§32,2)] parlent de Erets Tsvi en soulignant l’élasticité de la peau du Tsvi, or c’est la gazelle (antilope) qui est connue pour avoir un cuir très extensible, et non le cerf.
Voir aussi
Rashi ‘Houlin (59b) qui dit que les cornes du Tsvi sont pointues à leur extrémité חדורות כעין קרני איל וצבי שחדין למעלה, cela indique plutôt la gazelle que le cerf.
(Un autre Rashi dans cette même page laisse entendre que c’est encore une autre espèce, je compte en parler par la suite, voyez plus bas.)
Voir aussi
Rambam (hil. Maakhalot Assourot §1,10).
En tout cas, il est juste de traduire Tsvi par gazelle, même si les traductions de la Bible en français portent, il me semble
(je ne peux pas le certifier), cerf.
Cependant, ça ne serait pas une « erreur » française : Dans
Ktouvot (107b), la mishna utilise une expression «
déposer son argent sur Keren Hatsvi »,
sur les cornes de la gazelle (réputée pour sa rapidité, cet argent serait vite perdu).
Faut-il traduire cerf ou gazelle ? les deux sont très rapides.
Le
Shout Torah Lishma (§392) ainsi que le
Tosfot yom Tov (Ktouvot XIII, 2) parlent d’une autre idée que la seule rapidité : le cerf perd ses bois annuellement (vers la fin de l’hiver), l’argent qui y aurait été déposé risque tout d’abord de fuir à grande allure, mais quand bien même retrouverait-on l’animal, si l’hiver est passé, il ne serait plus porteur de notre bourse.
Il aurait éventuellement perdu et fait tomber ses bois dans un ravin ou autre endroit inaccessible, avec la bourse qui y était attachée. (Voir aussi
Shita Mekoubetset Ktouvot 107b.)
Nous constatons donc que ces auteurs, en parlant du Tsvi, pensaient au cerf et non à la gazelle qui ne perd pas des cornes.
Idem et encore avant eux, le
Akeidat Its’hak (Arama) (Emor, Shaar 67, daf 102a) écrit que le Tsvi perd ses « cornes » chaque année : קרני הצבי חלושות ומדי שנה בשנה הן נעקרות ונופלות. Il a donc lui aussi traduit Tsvi par cerf et non par gazelle.
Je crois même que nous pouvons remonter encore plus haut, dans les
Drashot de R. Y. Ibn Shouib (élève du Rashba, début XIVème siècle) (Parshat Vayigash) qui explique que le Tsvi ne supporte pas qu’il y ait des choses sur ses cornes et si des feuilles ou branches d’arbres tombent sur ses « cornes », il les fait tomber. A priori, il parle du cerf et non de la gazelle (dont on imagine mal qu’une branche ou des feuilles arrivent à tomber et rester sur ses cornes).
Nous voyons donc que si la traduction classique est « cerf », elle se retrouve depuis plusieurs siècles, mais semble tout de même erronée ou a minima discutable.
Je n’ai pas précisé ce point lorsque nous parlions de cette Mishna ici :
https://www.techouvot.com/viewtopic.php?p=49785#49785
Il faut que j’y mette un renvoi à notre page actuelle.
Cependant, je souligne un autre élément qui est peut-être aussi à l’origine de cette traduction (Tsvi = cerf), c’est le
Yeroushalmi Shviit (§9,2). Il y est dit que l'empereur romain Dioclétien
(qui régnait de 284 à 305) écrasait d’impôts une ville d’Erets Israël.
Les habitants menacèrent de quitter la ville et de l’abandonner. Le conseiller de Dioclétien lui dit de ne pas céder à cette menace car ils ne partiraient pas et même s’ils partaient ils reviendraient
(car on est habitué à sa ville, à sa terre).
Et pour le lui prouver, il lui proposa de le vérifier avec des « Tsvi » (טביין) en les envoyant dans un autre pays, et il verra qu’ils reviendront à leur terre. Dioclétien a fait le test, on a couvert d’argent les « cornes » de ces animaux « Tsvi » (afin de pouvoir les reconnaitre -
Maharash Sirilio, Pnei Moshé et autres Mefarshim), on les a envoyés en Afrique et ils sont revenus d’eux-mêmes au bout de 13 ans
(le Mahara Fulda a pour version 30 ans !). (Etrange et peu pratique cette preuve qui nécessite autant d’années…)
Or, cette capacité à revenir à sa terre initiale, cet «
instinct du Homing »
(ou GPS intégré), est une particularité du cerf et non de la gazelle
(qui n’est pas aussi douée que le cerf dans cet exercice).
Nous serions donc enclins à déduire de ce texte du
Yeroushalmi que « Tsvi » se traduirait bien par « cerf ».
Seulement, ce n’est pas si simple et je serais même tenté d’inverser la preuve car, s’il s’agit de cerfs, et qu’ils sont revenus au bout de 13 ans, comment ont-ils pu le savoir et les reconnaitre dans la mesure où leur signe distinctif était leurs « cornes » recouvertes d’argent, alors que le cerf perd ses bois chaque année et ne reviendrait pas avec les mêmes au bout de 13 ans !
C’est donc forcément de gazelles dont il est question.
Néanmoins, une autre bizarrerie est à souligner: la longévité d’une gazelle, ou plutôt son espérance de vie, ne dépasse pas les 10 ou 12 ans, quant au cerf c’est plutôt 15 ans. Donc si ces animaux sont revenus après 13 ans
(en laissant de côté la version du Mahara Fulda qui semble improbable), il s’agissait plus logiquement de cerfs que de gazelles.
Nous voici face à une contradiction. Il faut donc approfondir ce
Yeroushalmi et d’autres questions nous y poussent aussi ;
pourquoi ces animaux ont attendu 13 ans ?
Et comment se fait-il que personne ne les a chassés pour récupérer l’argent de leurs cornes ?
Et pourquoi ne pas se contenter de peindre leurs cornes avec un matériau moins onéreux (et éviter ainsi qu’ils se fassent chasser pour leurs cornes) ?
Il se peut que la réponse à toutes ces questions soit que Dioclétien ne les a pas juste expulsés mais les a déportés vers une adresse précise où ces animaux sont restés en captivité durant 13 ans, puisque le but de la manœuvre était de voir s’ils reviendraient à leur « terre natale » après un délai conséquent.
Ainsi, personne ne les a chassés pour leurs cornes, et ils n’ont pas pu rentrer plus tôt.
Ceci expliquera aussi leur particulière longévité, car si une gazelle ne peut pas espérer vivre plus de 12 ans, c’est en raison des multiples prédateurs
(ceux capables de l’attraper, lions, guépards, hyènes, etc.) qui s’intéressent à elle.
Mais si ces gazelles étaient en captivité, leur longévité peut sans problème atteindre 13 ans, voire le double.
Ainsi, il serait plus logique de garder, dans ce
Yeroushalmi aussi, la traduction de gazelle.
Un bémol : il me semble que ce soit plutôt le cerf que la gazelle qui ne dort que d’un œil (sommeil semi-hémisphérique), or ‘Hazal
(Midrash Shir Hashirim Raba §8,13) attribuent cette attitude au Tsvi…
[C’est ce qui explique ce qu’on lit dans Kidoushin (82a) מימי לא ראיתי צבי קייץ וארי סבל ושועל חנוני והם מתפרנסים שלא בצער (~= je n’ai jamais vu un Tsvi qui serait gardien de figues (qui sèchent)… et pourtant il a de quoi manger) pourquoi parler du Tsvi pour ce métier de gardien ? car son sommeil semi-hémisphérique le désigne pour être un bon gardien, celui qui ne dort que d’un œil…]
C’est la preuve que
Rabénou Tam utilise pour contredire
Rashi (cf.
Tosfot ‘Houlin 59b sv. Veharei).
Rashi (ad loc.) souligne que lorsque ‘Hazal disent que les cornes du Tsvi ne sont pas מפוצלות (ramifiées, divisées), cela nous indique que ce qu’ils appelaient Tsvi n’est pas l’animal que nous appelons Tsvi
(le cerf selon toute vraisemblance) car ses cornes sont מפוצלות.
Rashi explique donc que même si à son époque, les juifs disaient Tsvi pour désigner le cerf, dans les mots des ‘Hazal ce terme désignerait un autre animal : שטיינבוק (estainboc ou stainboc = bouquetin ? voir aussi
Rashi Rosh Hashana 26b).
Rabénou Tam s’arrange avec le mot מפוצלות, soit en le corrigeant en מבוצלות (courbées) soit en estimant que c’est ici l’intention de מפוצלות dont la prononciation est proche, mais qu’il s’agirait bien du cerf.
Une des preuves de
Rabénou Tam est justement ce
Midrash Shir Hashirim Raba (op cit) qui parle du sommeil semi-hémisphérique du Tsvi…
Pour répondre pour
Rashi, certains envisagent de dire que son intention n’était que de dire que dans ce contexte, l’auteur appelait Tsvi le bouquetin, mais les autres auteurs parmi les ‘Hazal utiliseraient ce terme pour désigner le cerf. Cf.
Lev Arié (ad loc.).
Ça peut paraitre étrange, et ça n’entre pas aisément du tout dans les mots de
Rashi, mais je pense pouvoir apporter une preuve à cette explication :
Rashi sur
Dvarim (14,5) traduit אקו (qui est autre que צבי qui est aussi cité dans ce verset) par אשטנבוק.
CQFD.
On pourrait encore dire que plusieurs espèces (différentes) s’appelleraient toutes « Tsvi », c’est ce que propose le
Tiféret Yaakov (ad ‘Houlin 59b).
Pour conclure, la traduction « gazelle » semble globalement plus juste que la traduction « cerf » qui est pourtant plus répandue et même depuis l’époque de
Rashi (et cette traduction est validée au moins par
Rabénou Tam).
Mais en araméen טבי (qui correspond à צבי en hébreu) signifierait plutôt gazelle, comme on l’a démontré du Yeroushalmi.
Je crois que c’est aussi le cas en arabe
[arabe, araméen et hébreu, ces trois langues sont sœurs -cf. Ibn Ezra Beréshit (30,37) et aussi ses commentaires sur Beréshit (1,1 sv. Hashamayim) et Shir Hashirim (8,11). Voir aussi mon édition du Safa Leneemanim (Varsovie 2021, p.278, note 168)] où ظَبْي (dzabi) correspond au טבי araméen (et צבי hébreu) et signifie gazelle et non cerf.
Pour ce qui est de l’hébreu moderne, je ne sais pas avec certitude, mais il me semble
(et ceci est facile à vérifier) que les israéliens aussi désignent le cerf par « Tsvi », suivant en cela
Rabénou Tam, ce qui ne fait qu’ajouter de la confusion, car ce n’est vraisemblablement pas vraiment unanime ; le vétérinaire
Dr Arié Shoshan a publié un ouvrage
Baalei ‘Hayim Besafrout Israel (Re’hovot 1971, p.185-186) et il y identifie très naturellement le Tsvi à la gazelle sans mentionner d’autres opinions.
L'option du
Tiféret Yaakov (op cit) est assez tentante, le vocable Tsvi voudrait parfois signifier le cerf et d'autres fois un autre animal comme la gazelle ou le bouquetin...
PS : je regrette d’avoir écrit tout cela sans concentration et en étant interrompu très fréquemment, mais on fait avec les moyens du bord… Peut-être qu’une relecture permettrait d’éviter des formulations maladroites et de corriger les fautes, je regrette donc aussi ne pas avoir la possibilité de le faire.