Sujet : Le Ibn Ezra aurait cité des phrases de Karaïtes ?!
Citation:
J'ai lu un article sur le professeur Saul [Shaoul] Lieberman (qui, si j'ai bien compris, était un homme très intelligeant, qui a étudié dans des Yéchivot, spécialisé dans les textes de la Tossefta, et qui pourtant a fait partie du judaïsme réformé aux États-Unis), en anglais ; le voici : https://www.torahmusings.com/2006/01/saul-lieberman-and-orthodox/
Dans cet article, on a, je cite :
As is my custom, allow me to add a few comments:
1. On p. 3, Shapiro notes that Ibn Ezra quoted interpretations of Karaites. On this, see R. Menahem Kasher’s Torah Shelemah vol. 8 (Shemos) addenda ch. 17 who suggests that they are later interpolations. I don’t know enough about this subject to be able to evaluate this view.
Fin de citation.
Je traduit brièvement (pour les lecteurs qui ne comprennent pas bien l'anglais) : le Ibn 'Ezra aurait cité dans ses commentaires sur la Torah, des phrases ou « enseignements » venant des Karaïtes (!) comme l'a écrit le Dr. Marc Shapiro, et comme a commenté l'auteur de cet article, il s'agirait d'interpolations tardives, comme l'explique assez longuement le Rav Ména'hem Kacher, dans son Torah Chlémah (tome 8), qu'on peut lire par exemple ici : https://beta.hebrewbooks.org/reader/reader.aspx?sfid=51451#p=269&fitMode=fitwidth&hlts=&ocr=
D'ailleurs, le Rav M. Kacher indique là-bas cette même idée en ce qui concerne le Rav Sa'adia Gaon.
J'ai été assez interpellé par ces explications, mais il y a une autre chose qui m'interpelle encore plus dans tout ça, c'est le fait qu'il y ait certaines personnes qui s'accrochent plus aux commentaires du Ibn 'Ezra et du Rav Sa'adia Gaon – justement ! – par rapport à d'autres commentaires qui sont sensés être communs et « classiques » pour tous, comme ceux de Rachi par exemple.
C'est-à-dire qu'ils sont plus du genre à ignorer, voire repousser, les explications et commentaires de Rachi en citant par exemple ceux du Ibn 'Ezra ou du Rav Sa'adia Gaon – justement ! – ou bien ceux du Ramban lorsqu'il s'oppose à ce qu'écrit Rachi, ou encore des références contemporaines du XXe et XXIe siècle, qui peuvent être parfois des références discutables voire contestées.
Pourquoi cela m'interpelle ? Parce que c'est pour moi un signe de déviance du Judaïsme authentique !
C'est-à-dire que ces personnes concernées auraient une façon de penser (Hachkafa) qui s'apparente plutôt à, Léhavdil, de la philosophie, de l'intellectualisme, voire de la Kfira ! Et on peut sentir cela lorsque ces gens interprètent des passages de la Torah (du 'Houmach, ou bien d'autres Textes/Enseignements) avec ce genre de perspective, et surtout lorsque ce qu'ils disent va, en fait, à l'encontre de ce que disent les 'Hazal, que ce soit dans le Talmud ou d'autres Textes …
Avec votre permission, je voudrais savoir ce que vous pensez à ce sujet, concernant le fait que le Ibn 'Ezra (notamment) aurait cité des Karaïtes dans ses commentaires, mais surtout concernant mon ressenti sur cette déviance que cela cause potentiellement chez certaines personnes, et qui peut s'avérer être dangereuse.
Alors, reprenons les choses pour clarifier certains points.
La citation du
Pr. Shapiro, c’est de son livre
« Saul Lieberman and the Orthodox » (Scranton 2006) où il parle du rapport qu’entretenaient les juifs orthodoxes avec le
Pr. Lieberman [qui était un Talmid ‘Hakham de premier plan, cousin du ‘Hazon Ish et tenu en haute estime par le Brisker Rov et autres Gueonim, et qui est devenu enseignant au JTS (Jewish Theological Seminary) qui est d’obédience « Conservative »],
Pr. Shapiro fait remarquer (p.3) que les orthodoxes ont tendance à refuser de simplement mentionner le nom d’un commentateur caraïte, a fortiori ne vont-ils pas citer son commentaire sur la Torah, alors que le
Ibn Ezra ne se prive pourtant pas de le faire.
Là-dessus, l’article que vous citez souligne que
Rav Mendel Kasher (Torah Shleima VIII, §17, p.254) suggère que les passages du
Ibn Ezra comportant des explications au nom d’un caraïte ne seraient pas réellement du
Ibn Ezra mais auraient été ajoutés dans la marge du manuscrit par un copiste (pour sa copie personnelle) et ils se seraient finalement retrouvés (par l’entremise de copistes ultérieurs pensant qu’il s’agit d’oublis) à l’intérieur du texte.
Néanmoins
Rav Kasher ne nie pas que le
Ibn Ezra cite souvent des caraïtes, mais c’est généralement pour contrer leur explication et la critiquer.
Ce qui est étrange, c’est que dans le cas dont parle le
Torah Shleima, il s’agit du commentaire du
Ibn Ezra sur Shemot (4,4) où il cite un sage caraïte, mais c’est aussi pour le critiquer
[ce commentaire dit que la raison pour laquelle Moshé a eu la main lépreuse, c’est parce qu’il a soupçonné les Bnei Israel de manque de Emouna, cette idée se retrouve aussi dans ‘hazal et le Ibn Ezra la cite au nom d’un caraïte et objecte que si c’était le cas, ce prodige aurait dû avoir lieu avant celui du bâton transformé en serpent].
Certes, il le cite aussi un verset plus tôt
(4,3), sans le critiquer, et encore une vingtaine de fois dans tout séfer Shemot.
Rav Kasher souligne qu’il le mentionne 27 fois dans Séfer Shemot et jamais dans les autres ‘houmashim, ce qui conforterait son hypothèse selon lui (ça se discute, ce n’est pas vraiment une preuve).
Son étonnement initial est « pourquoi le Ibn Ezra cite un caraïte alors que ce commentaire était déjà, avant cela, celui de ‘Hazal en de maints endroits ? ».
Pour ma part j’avais imaginé répondre que le
Ibn Ezra aurait préféré citer un caraïte que ‘Hazal car il s’apprêtait à contredire cette explication et ne souhaitait pas contredire ‘Hazal (c-à-d : contredire ce que les gens pensent que ‘hazal ont dit, mais le Ibn Ezra a une autre lecture dans ‘hazal).
Il y aurait encore beaucoup à dire et à redire, mais contentons-nous de dire que l’hypothèse du
Rav Kasher est loin d’être sûre, lui-même conclue qu’il conviendrait de vérifier les différents manuscrits du
Ibn Ezra (pour voir si toutes les citations de ce caraïte sont absentes).
Ce qui est assez étonnant de sa part, car
Rav Kasher est vraiment le champion pour fouiner dans tous les manuscrits les plus anciens, on a l’impression qu’il avait accès à toutes les bibliothèques du monde, plus encore que ce qui est possible de nos jours grâce à internet.
Je serais donc très étonné de trouver un manuscrit du
Ibn Ezra où ces passages sont manquants, car je devine que
Rav Kasher a déjà vérifié des dizaines de sources et manuscrits différents et s’il écrit qu’il faudrait encore vérifier, c’est qu’il n’a pas trouvé ce qu’il comptait y trouver.
Cela n’indique pas encore que son hypothèse soit fausse, mais elle reste au stade d’hypothèse.
Ce qui fait que ce qu’a écrit
Pr. Shapiro n’est pas à repousser.
Maintenant que nous avons parlé de ces quelques détails, venons-en à votre question. Vous vous étonnez du fait que le
Ibn Ezra puisse citer des caraïtes, que certains apprécient particulièrement les commentaires du Ibn Ezra, et qu’ils proposent eux aussi des explications qui contredisent l’interprétation des versets qu’ont donnée ‘hazal.
Je ne sais pas si vous faites allusion à des personnes précises que vous trouvez opposées au judaïsme, je vous réponds donc uniquement en fonction de ce que je comprends de ce que vous écrivez mais sans parler des personnes que vous visez.
En matière d’exégèse et interprétation des versets bibliques, il est « autorisé » de présenter des explications contraires à celles proposées par les ‘hazal, tant que cela ne porte pas à conséquence sur le plan halakhique. Seul ce dernier est à préserver, il ne faut pas dévier halakhiquement des conclusions du Talmud, mais il est licite d’expliquer les Psoukim comme on le pense. Bien évidemment, cela ne donne pas un blanc-seing ni une approbation aux interprétations stupides et ridicules que d’aucuns s’empresseraient d’adopter, il faut rester critique et sensé.
Nous trouvons donc plusieurs Rishonim qui interprètent les psoukim autrement que ‘Hazal et cette habitude a perduré même à l’époque des A’haronim, le
Or Ha’hayim est connu pour cela et pour s’en justifier au début de son commentaire sur la Torah.
Le Ibn Ezra ne déroge pas à cela, il utilise cette « méthode » et propose des explications différentes de ‘Hazal. Dans ce cadre, il n’y a rien de fondamentalement choquant qu’il puisse citer des caraïtes si leurs commentaires s’avèrent pertinents, la règle étant קבל האמת ממי שאומרה , accepte la vérité d’où qu’elle vienne.
Il y aurait encore beaucoup à dire, mais je ne sais pas précisément ce qui vous dérange dans tout ça, je ne veux donc pas m’allonger vainement. Pour rester très bref, je dirais donc ceci : proposer des explications et interprétations de versets autres que celles de ‘hazal n’est pas forcément « passoul », tant que ça ne porte pas à conséquence sur la halakha.
Le commentaire de
Rashi n’est certes pas dans cet esprit, mais cela ne signifie pas qu’il s’y opposait (cf.
Rashbam Vayeshev 37,2).
PS: Désolé, je ne peux pas me relire...