En règle générale un interdit rabbinique persiste même si la raison pour laquelle il a été institué n'est plus d'actualité, sauf dans deux cas :
Premièrement, si cet interdit au départ n'a pas été décrété partout mais uniquement dans certains endroits, il ne s'applique pas dans un endroit où la raison qui l'a motivé n'existe pas.
Deuxièmement, d'après certains décisionnaires, si la raison de cet interdit est bien connue et qu'elle n'est plus d'actualité, cet interdit s'annule automatiquement.
Sources et explications :
La Mishna du traité de Edouyot (1:5) nous enseigne qu'un beith din peut annuler le décret d'un autre beith din uniquement s'il est plus grand que son prédécesseur en sagesse et nombre, et ce, même si la raison pour laquelle ce décret a été institué n'est plus d'actualité, comme le précise le Rambam (ממרים פ"ב ה"ב).
Les propos du Rosh
Cependant le Rosh dans une responsa (כלל ב סי' ח) soutient que si la raison d'un décret est bien connue et qu'elle n'est plus d'actualité, ce décret s'annule automatiquement.
Il rapporte les propos de Tossefot (שבת כה: ד"ה סדין) au nom de Rabénou Tam selon lesquels il est interdit de faire son talith en lin, car dans ce cas, on devrait faire les tzitzits (les franges) en lin et il est à craindre qu'on mette des fils bleu (te'hélet) qui sont faits de laine, si bien qu'il est à craindre qu'on enfreigne ainsi alors l'interdit de sha'atnez (mélange interdit) si on le portait la nuit.
Cependant le Rosh soutient que cet interdit ne s'applique de nos jours où nous ne mettons pas de bleu dans nos tzitzits.
Il explique que le principe selon lequel un beith din peut annuler le décret d'un autre uniquement s'il est plus grand que lui en sagesse et en nombre ne s'applique pas ici, car si la raison d'un interdit est bien connue et qu'elle n'est plus d'actualité, cet interdit s'annule automatiquement.
Aussi, le Rama (או"ח סי' ט ס"ו) soutient qu'en cas de besoin, on peut s'appuyer sur les propos du Rosh.
Les propos du shout Torat Hessed
La Mishna dans le traité de Teroumot (8:4) nous enseigne qu'il est interdit de boire de l'eau, du vin ou du lait qui sont restés découverts (guilouï), de peur qu'un serpent y ait déposé son venin.
Cependant, le Shoul'han Arou'h (יו"ד סי' קטז ס"א) affirme qu'aujourd'hui il est permis de boire une boisson qui est restée découverte, étant donné que les serpents sont peu fréquents dans nos contrées, il n'est pas à craindre qu'un serpent y ait déposé son venin.
Tossefot (עבודה זרה לה. ד"ה חדא) expliquent que nos sages ont interdit de boire une boisson qui est restée découverte uniquement dans un endroit où les serpents sont fréquents.
Le shout Torat Hessed de Lublin (ח"א סי' יז אות ה) en déduit qu'un interdit rabbinique persiste quand la raison qui l'a motivé n'existe plus, uniquement s'il a été institué de manière absolue, sans distinction d'individus ou de lieux.
La coutume de ne pas manger de kitniyot
Le Rama (סי תנג ס"א) écrit qu'il est de la coutume en Ashkénaze de ne pas préparer de plat à base de riz ou de kitniyot (légumineuses).
Le Mishna Broura (סק"ו) rapporte deux raisons à cette coutume :
Premièrement, car des grains de céréales sont parfois mélangés dans ces légumineuses et il est difficile de les vérifier parfaitement. Si bien qu'en les cuisant ils peuvent venir à fermenter.
Deuxièmement, car on a l'habitude de faire de la farine et du pain à base de ces kitniyot. Il est donc à craindre que certains ne fassent pas la distinction entre une farine de kitniyot et une farine à base de céréales ou entre un pain à base de kitniyot et un pain à base de céréales.
Les kitniyot aujourd'hui
La première raison a priori est encore d'actualité. En effet, on peut encore trouver des grains de céréales mélangés dans certaines légumineuses.
Par exemple, il est fréquent que des grains de blé ou d'avoine soient mélangés dans des graines de cumin. Aussi, il est courant que des grains de blé soient mélangés aux graines de colza utilisées pour la production d'huile de colza.
La deuxième raison aussi est encore d'actualité, car de nos jours il existe des pains à base de farine de maïs (ou autres légumineuses).
De plus, on a vu que d'après le Rosh, uniquement si la raison d'un interdit est bien connue, cet interdit s'annule automatiquement si cette raison n'est plus d'actualité. Or, il n'est pas certain que les raisons pour lesquelles la consommation de kitniyot a été interdite soient bien connues du grand public.