DON D’ORGANES Voir le sujet suivant
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Rav Binyamin Wattenberg




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MessagePosté le: Mar 24 Janvier 2017, 0:31 Répondre en citantRevenir en haut

De nombreuses personnes m’ont demandé s’il fallait s’inscrire en ligne au registre du refus de don d’organes, j’en ai parlé publiquement à plusieurs reprises lors de courts instants « perdus », chaque intervention complétant les autres.

Comme la question m’est encore et encore posée, je mets par écrit la réponse que je donne.

Malheureusement, il se trouve qu’elle diffère de ce que les rabanim répondent en général (vous m’en voyez désolé).

La réponse classique est : « inscrivez-vous tout de suite, sans tarder et sans équivoque », la mienne est légèrement nuancée et je n’ai pas encore de solution parfaite et adaptée à tous.

Je m’explique :
ce que je trouve de problématique en s’inscrivant sur ce registre relève du paramètre halakhique comme d’un problème plus « technique ».

Au niveau halakhique, nous ne donnons pas d’organes et souhaitons être enterrés entiers, cependant, dans le cas où il y a un malade dont le danger n’est pas supposé mais avéré et qu’une greffe peut le sauver, le judaïsme autorise (et impose) la greffe –si certaines conditions sont respectées.

Ce qui est interdit dans le judaïsme, c’est donner ses organes à une banque d’organes (sans qu’un malade soit déjà désigné), car dans ce cas, cela ne sauvera pas nécessairement un malade « directement ».
Après un moment, ou après péremption de l’organe, il servira à tester des médicaments.
C’est aussi une noble cause, ça fait avancer la médecine, mais un juif ne doit pas donner d’organes pour cela.
Uniquement pour sauver (directement et immédiatement) une vie humaine.

Il faut bien comprendre que si une personne s’inscrit sur le registre du refus et qu’au moment de son décès, il se trouve que son frère (ou autre) est en danger de mort et nécessite un rein en urgence, les chirurgiens laisseront le frère mourir car ils n’auront pas le droit de prélever le rein.

Et ceci est (dans certains cas) totalement contraire à la halakha.
Quand bien même y aurait-il un issour dans la greffe d’organe à partir d’un mort, cette aveira ne figure pas dans la liste des interdits qui priment sur la vie humaine (Yehareg Veal Yaavor) , il faudra donc le transgresser si cela peut sauver une vie.

Cependant, il ne faut pas négliger une subtilité –et non des moindres :
il y a des discussions concernant la définition du moment de la mort.

Si pour la médecine moderne, la mort encéphalique irréversible (l’arrêt définitif du cerveau) suffit à considérer le sujet comme décédé, ce n’est pas évident pour toutes les autorités halakhiques.
Plusieurs d’entre elles considèrent l’arrêt cardiaque comme seule définition de la mort ( Rav Wozner dans Shevet Halévy VII, §235 et VIII, §67 et d’autres poskim a’haronim. C’est -il me semble- l’avis majoritaire).

A partir de là, on comprend que la transplantation cardiaque devient quasiment impossible.
Elle s’opère généralement à partir d’un patient dans un état de mort encéphalique donc le cœur bat encore, or, selon de nombreux poskim, ce patient est considéré halakhiquement encore vivant puisque son cœur bat, le lui retirer constitue donc un assassinat !

Dans ce cas, même si c’est pour sauver un malade qui a toutes les chances de bien vivre, on ne peut pas « tuer » quelqu’un pour sauver la vie d'un autre.

La greffe de cœur est donc interdite (du moins tant que le cœur n’a pas été prélevé).
Le seul cas hypothétique imaginable serait juste après l’arrêt cardiaque, en opérant immédiatement, de telle sorte que le cœur puisse être « relancé » après une très courte interruption.
Autant dire que ce n’est pas très fréquent.

Toutefois, il faut souligner deux choses : tout d’abord la définition de la mort par l’arrêt cardiaque n’est pas unanime, certains retiennent l’arrêt respiratoire comme ce qui ressort d’une lecture simple de la gmara dans Yoma (85a) .
Si c’est ainsi, on pourrait encore parler de greffes (même du cœur!).

Et ensuite, même si on suit les poskim qui indiquent que seul l’arrêt cardiaque fait loi (ce qui me semble être la halakha admise), il y a toujours des possibilités de greffes auxquelles les signataires du registre du refus s’opposent alors qu’elles seraient autorisées par la halakha (et même obligatoire), par exemple une greffe de peau qui, pour les grands brûlés est vitale et peut s’opérer post-mortem (du donneur), alors que sa respiration, son cerveau et son cœur ont cessé toute activité.

En signant ce registre, on interdit de faire le prélèvement et la personne de l’autre côté pourrait mourir par notre faute.

Alors bien sûr, il ne faudra pas non plus signer pour l’inverse ! (autoriser tout prélèvement).

Car il se peut parfaitement qu’en acceptant tout don d’organes, on lui prélève son cœur, or, comme expliqué plus haut, retirer le cœur s’apparente (du moins pour plusieurs poskim) à un assassinat.

Certes, il y a possibilité dans le registre du refus, d’indiquer quel organe/tissus on accepte de donner, mais cocher uniquement pour le don de peau n’est pas une solution non plus car tant que le cœur bat, il est considéré vivant et l’opérer pourrait le tuer.

De plus, en cas de besoin d’une greffe pour un malade en danger de mort, il faudrait pouvoir prélever même un rein ou poumon etc. (dans la mesure où le donneur est « halakhiquement mort », que le cœur et la respiration ont cessé) et il n’y pas (pour le moment) de possibilité de signifier cette distinction dans le registre du refus.

En fait, il faudrait ajouter une case à cocher : « je m’oppose à tout don d’organe, sauf avis rabbinique contraire » (resterait encore à préciser quel type de rabbin devrait être consulté, car je suppose que certains courants acceptent le don d’organe sans se soucier des poskim) .


Je parlais aussi d’un problème qui n’est aucunement halakhique, le voici :
Les chirurgiens éprouvent parfois une « déception » (pour ne pas dire un agacement, voire plus) lorsque l’on se déclare opposé au don d’organe.
En effet, ils peuvent sauver des vies avec et ne comprennent pas pourquoi un mort refuse d’offrir un cœur qui ne lui servira plus à rien, d’autant qu’un tel refus indique à leur yeux que le concerné manque déjà de cœur de son vivant (pourquoi en aurait-il donc besoin après sa mort s'il s'en passait durant sa vie?) .

Bien sûr la majorité des chirurgiens qui seront consultés sur la question ne reconnaîtront pas officiellement ce sentiment, car c’est mal vu.

Mais au fond, comment ne pas être déçu d’une telle attitude lorsqu’on ne croit pas à la vie après la mort et lorsqu’on est persuadé qu’un cœur ne sera plus d’aucune utilité à un mort.

Maintenant je vous demande :
Si un organe est nécessaire pour des malades en danger de mort, l’organe se trouve compatible avec deux d’entre eux seulement et l’un d’eux se trouve inscrit sur la liste des donneurs alors que l’autre sur la liste inverse, de ceux qui refusent tout don d’organe après leur mort.
A qui il convient de donner l’organe ?
Qui les chirurgiens vont sauver en sachant qu’ils condamnent l’autre ?

Alors je sais, je vais m’attirer les foudres de certains assurant que personne n’aura accès au registre du refus, c’est strictement confidentiel etc.
Mais les chirurgiens doivent bien y accéder lorsqu’ils s’apprêtent à prélever un organe d’un mort.

Même si la loi leur interdisait le jeter un œil sur le même registre pour voir s’ils y voient le nom d’un des deux patients, est-on certain d’un tel niveau de tsidkout de tous les futurs chirurgiens, surtout que lorsque l’on doit de toute façon condamner un des deux malades, pourquoi ne pas donner la préférence et la greffe à celui qui était d’accord pour donner lui-même cet organe à autrui? ( même dans une optique d’économie d’organe que l’on pourrait éventuellement recycler, puisque ce malade est donneur…).


Bref, même en supposant que la loi l’interdise, difficile de se porter garant de tous les futurs chirurgiens et auxiliaires qui devront avoir accès au registre pour vérifier le statut du mort duquel ils doivent prélever l’organe.

Ainsi, il y a lieu de craindre qu’en s’inscrivant sur ledit registre, on se mette en danger (même sfek sfek sfek… safek pikoua’h nefesh...) .

L’idéal pour le moment resterait donc de NE PAS s’inscrire sur le registre en ligne, mais d’imprimer l’imprimé, le remplir (en s’opposant) et le laisser à la maison (relativement) en évidence.
Voire même d’y ajouter la précision « sauf avis rabbinique contraire » en précisant à quel type de rabbin on se réfère (traditionaliste, réformé, massorti…).

Car la loi indique qu’il n’est pas obligatoire de s’inscrire, on peut aussi le dire à ses proches et amis qui sauront l’indiquer le moment venu.

Le problème n’est pas pour autant résolu, car dans le cas d’un décès subit par accident (lo aleinou), qui nous dit que le corps médical ne va pas se contenter de vérifier rapidement sur le registre du refus et voyant l’absence du nom, se permettre une greffe de cœur en urgence ?

Alors oui, en principe, si la loi prévoit que l’on puisse informer les proches, cela sous-entend que ces derniers doivent être consultés avant d’opérer, mais là encore, je doute de la fiabilité et de la tsidkout de tous.

D’autant qu’un cœur ne vit pas éternellement après un accident de la route, il n’y a que quelques heures pour la transplantation.
Durant une heure ou deux, ils vont téléphoner à tous les proches répertoriés, mais si ces derniers étaient absents, faisaient des courses, faisaient une sieste, étaient en vacances, ou encore si c’était pendant shabbat ou yom tov (voire 3 jours consécutifs…) que leur parent s’est fait renverser par un chauffard et personne ne répond au téléphone…

Je pense qu’il y a fort à craindre que la greffe ait lieu étant donné qu’un patient attend de l’autre côté sa greffe alors que celui-ci est assurément mort (selon la loi qui considère la mort cérébrale comme suffisante).

Bref, je n’ai pas de solution.

J’en ai parlé avec plusieurs rabanim, sans que l’on ait encore trouvé LA solution.

Voici quelques sources qui traitent du sujet :

Shevet halévy (VI, §27) (VII, §235) et (VIII, §67)

Tsits Eliezer (IX, §46) (X, §25, 4 etc.) (XIII, §89 et §91) (XIV, §81) (XVI, §24 et §64)

Min’hat Its’hak (V, §5, 7-9)

Igrot Moshé (Y’’D II, §146 et §174) (Y’’D III, §132) (H’’M II, §72)

Mishné Halakhot (VII, §286)


(Il y a encore des tas de Tshouvot concernant des greffes qui ne sauvent pas la vie mais la vue , comme greffe de la cornée, de la rétine…)


On m’a aussi indiqué un problème de ‘Hilloul Hashem : si les rabbins indiquent de s’inscrire au registre du refus ; les non-juifs vont dire des juifs qu’ils sont des receveurs, mais pas des donneurs.

Je ne pense pas que ce problème soit véritable.
Et s’il l’était, il ne serait pas qu’un problème de ‘hilloul Hashem, mais aussi un problème d’éthique et de morale avant d’être une source de ‘hilloul Hashem qui en découle.

Pourquoi je dis que c’est un faux problème ? tout simplement parce qu’il serait vrai si les juifs acceptaient de recevoir ce qu’ils refusent de donner, mais ça n’est pas le cas.

En effet, puisque les juifs sont d’accord de donner leurs organes si c’est pour sauver une vie (dans le cas où il y a un malade en danger avéré, pas donner ses organes à une banque d’organes pour « au cas où »), ils n'acceptent donc que ce qu’ils veulent bien donner !
Car lorsqu’une personne accepte un don d’organe, ce n’est pas pour le déposer dans une banque d'organes -ce qui est interdit par la halakha.

Autrement dit, selon la halakha, le don d’organe ne doit servir qu’à sauver des vies, pas à tester des médicaments, les juifs acceptent donc de donner leurs organes si une vie est en jeu, ils ne refusent que lorsque leurs organes serviront à tester des médicaments ou autre.

(Parenthèse à ne pas lire si on trouve tout ça déjà bien embrouillé :
Les médicaments sont testés sur des organes, en avoir un de plus ou de moins n’est pas « vital », mais dans l’hypothèse où la totalité des non-juifs aussi s’opposait au don d’organe pour tester des médicaments, nous serions bien embêtés.

Voilà pourquoi je précise que si la situation représentait un quelconque danger, par exemple s’il n’y a aucun médicament pour telle maladie qui met en danger un malade et nous venons de trouver un remède qu’il faut tester sur quelques organes, il est probable que la halakha le permette dans ce cas, car cela revient de nouveau à une situation où le refus de don d’organe entraîne la mort d’un malade pointé et désigné.

Mais laissons ce point de côté car il y a encore beaucoup à dire là-dessus.
Je n’ai ajouté cette parenthèse que pour le lecteur qui suit bien le raisonnement et se demandait comment la halakha peut-elle préconiser un système qui n’est pas viable s’il était respecté et pratiqué par tous.)


Bref, le ‘hilloul Hashem ne verrait le jour que dans les esprits étroits qui ne seraient pas capables de comprendre ce qui a été dit ici.

Peut-être qu’il faudrait malgré tout publier l’idée si l’opinion rabbinique imposant la souscription au registre du refus s’installait et se faisait connaître, car certains simples d’esprits seront alors manipulés par des antisémites mal intentionnés (et pas forcément beaucoup plus futés) .

Voilà grosso modo ce que j’ai à dire sur le sujet, je suis conscient que je n’apporte pas une solution miracle, je ne fais qu’avertir que l’inscription au registre en question n’est pas forcément la meilleure chose à faire.

Encore faudra-t-il distinguer entre le juif isolé, sans famille (ou dont la famille ne pratique pas du tout) et le juif très pratiquant dont tous les proches et amis pourront témoigner qu’il était opposé au don de ses organes dans tel et tel cas… (bien que le souci lié aux suites d’un accident de la route, mentionné plus haut, demeure…).

Je crois que la solution passerait par un registre spécifiquement adapté (en ajoutant une ou plusieurs cases à cocher, du genre « opposition totale sauf avis rabbinique contraire »).

Si quelqu’un (ne voyant pas d’objection à mes dires et les trouvant pertinents) pouvait en toucher mot au Grand rabbin de France (ou à la personne la mieux placée pour demander ce type d’aménagement dans le registre du refus) , qu’il ne se prive pas de le faire.

Je précise tout de même que les idées partagées ici ne constituent PAS un psak halakha, mais une simple réflexion qui demande à être poussée et approfondie.

Je n'ai pas encore eu l'occasion de m'entretenir avec des chirurgiens sur ce sujet et mes discussions avec les rabanim ne sont pas terminées.
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